Il ne se souvenait pas à partir de quand dans sa vie il était devenu frileux. Il y avait bien, dans sa mémoire, quelques images de la petite enfance dans lesquelles il courait pieds nus sur le carrelage glacial, se faisant gronder par la nourrice qui l’avertissait qu’il attraperait froid. C’était un temps lointain, un temps qui ne lui ressemblait plus. Voilà quelques décennies déjà que l’on disait de lui, haussant les épaules, avec un petit sourire : “c’est tout lui, ça, il a toujours froid”.
Le lac étendait devant lui ses eaux tantôt opalines, tantôt émeraude. Sous ses semelles, les galets tordaient gentiment la plante de ses pieds, tantôt comme un massage, tantôt la menace d’une chute maladroite. Maladroit, c’était tout lui aussi, depuis aussi longtemps d’ailleurs. Son corps se refusait à obéir à la délicatesse qu’il espérait pourtant avec ardeur : qu’il essaie de mesurer ses gestes en plume de colibri, toujours sa manche, son coude, se prenait dans quelque obstacle, fracassant au sol les tasses posées négligemment sur les bords de comptoirs, répandant aux quatre vents les liasses de feuilles au moindre courant d’air brusque qu’il charriait sur chacun de ses passages. C’était l’écharpe mal nouée se déroulant de son cou frissonnant qui accrochait le coin d’un cadre, l’épaisseur de laine du deuxième cardigan dont il n’avait pas calculé le volume surnuméraire de sa silhouette, autrefois svelte, désormais épaisse et lourde de sa lutte d’étoffes contre le froid.
La plage, à cet endroit, était moins fréquentée. La saison était encore fraîche, quelques rares baigneurs s’ébattaient quelques dizaines de mètres plus loin, la rumeur de leurs rires tintant à ses oreilles, ces éternels corps musclés, vernis d’eau en toute saison, qui, eux, ne connaissaient pas le froid. Il s’était éloigné pour apaiser ses nerfs, tout adonné à la contemplation de l’esquif, là-bas, accroché depuis aussi longtemps qu’il pouvait se souvenir à la dernière bouée, au loin. Enfant, il y inventait tant d’aventures lacustres, s’y voyant un jour buriné d’expérience, luttant avec la houle, offrant sa peau au soleil. Les algues troubles qui grignotaient ses chevilles et toujours le faisaient renoncer à ses baignades devenaient autant d’hydres monstrueuses qu’un jour, quand il serait adulte, courageux, il trancherait sans peur d’une pagaie tranchante. Il était devenu grand. Les algues, toujours, faisaient manquer un battement à son cœur horrifié quand, rarement, il osait retrousser son pantalon sur ses mollets blanchâtres et tenter quelques pas dans l’eau froide. L’enfant impavide, pieds nus sur le carrelage, lui était devenu trop inconnu pour qu’il regrette de l’avoir déçu ; il pensait à ce petit étranger avec une amertume mêlée d’admiration. Il ne se souvenait pas avoir été celui-là.
Ses tempes battaient d’une migraine douloureuse, sa nuque était endolorie d’une colère aveugle. Il contemplait ses amis, jouant dans l’eau, là-bas. Depuis combien de temps avaient-ils renoncé, devant sa maladresse, ses tergiversations, ses refus, à l’inviter à les rejoindre ? Il détestait de toutes façons toute cette agitation, l’essoufflement inévitable dès qu’il tentait de les imiter, cette brûlure d’aiguilles s’enfonçant dans la base de sa langue quand, courant après le ballon, il ne parvenait pas à le saisir, comme si son cerveau lui refusait de mesurer avec certitude les données de l’espace. Rien qu’en y pensant, ses mâchoires se contractaient, enragé contre les plaisirs ineptes des humains, cette manie de souffrir pour glorifier un corps qui toujours menaçait de déception et d’une inévitable décrépitude, enragé aussi contre son incapacité à comprendre, à partager cette joie définitivement étrangère, et la paroi de verre dépoli qui le séparait de la vie et qu’il semblait, pourtant, seul à percevoir. Cette pensée crépitait dans toutes ses artères, nouant ses omoplates d’une tension éreintante, et brûlante. Il regarda la barque sur la bouée, au loin, le ventre onctueux du lac, là-bas, insaisissable. Il asphyxiait de rancœur. Il avait trop chaud.
Lentement, il s’assit sur les galets, commença par ôter la double paire de chaussettes, épaisses et rêches de tant de lavages, et qui jamais ne suffisait à protéger ses orteils anguleux des frottements du cuir, de la morsure de l’hiver. Il dénoua l’écharpe de laine autour de son cou, qui menaçait toujours de l’étouffer en s’accrochant au moindre obstacle. Il fit glisser la fermeture éclair de sa polaire grise et terne, qu’il ôta en la pliant soigneusement, et déposa sur les galets grisâtres. Le vent encore frais du mois de mars battit dans le coton de son t-shirt à manches longues ; il se sentait nu, à la merci du temps. Il retroussa les jambes de son pantalon sur ses genoux, une fois encore s’avança, cahin-caha, sur les galets branlants, laissant l’eau cingler ses chevilles. La fraîcheur soudaine le détournait de sa migraine. Les cris des baigneurs se dissipaient dans le clapotis régulier des vaguelettes, constant, inchangé, contrairement aux rides aux coins de sa bouche, aux cheveux argentés qui parsemaient sa chevelure plus rare. Il se souvint des piaillements des oiseaux de son enfance qui se mêlaient aux vagues, aux éclats des papillons qui avaient disparu. L’eau seule était restée, fidèle, minérale, l’inconfort des galets et la morsure gluante des algues. Il s’étonna d’y trouver même un peu de réconfort. Il s’avança plus loin, jusqu’à tremper l’étoffe de son pantalon, là, au creux des genoux, protégeant la peau fine du frisson attendu. Les avertissements de sa nourrice résonnaient à ses souvenirs comme si elle l’attendait sur la grève : “reviens ! tu vas attraper la mort !”. Il rit doucement. La mort, il le savait, ne s’attrapait pas d’un coup de froid ; la mort ne s’attrapait pas, ne se laissait capturer par personne ; c’était elle qui traquait ses proies, cachée dans les branchages un jour d’été sans nuages, se laissant tomber soudain sans prévenir sur ceux qui ne demandaient rien. La mort, on ne pouvait pas la piéger, ni la contraindre, elle n’obéissait à personne. Elle était passée proche plusieurs fois, trop proche, avait emporté sans prévenir quelques uns de ses semblables ; elle n’obéissait à aucune logique, c’était elle qui vous surprenait. Son pantalon se gorgeait d’eau, alourdissait ses pas ; sans y penser, il défit les boutons de sa braguette, batailla pour faire tomber le jean en tire-bouchon sous ses genoux, le regarda un peu flotter, gonflé à la surface du lac, puis l’enfonça, fermement, sous ses chevilles, pour s’en libérer. En caleçon, il regarda le tissu flotter mollement entre lui et la plage, avec la fierté puérile de la désobéissance. Après tout, il n’avait jamais adoré ce vêtement. Il se retourna tranquillement vers les bouées, et poursuivit sa progression.
L’eau imbibait désormais le bas de son caleçon ; il jeta un œil vers le groupe de ses proches, plus lointain ; les hommes toujours riaient aux éclats, de l’eau jusqu’à la taille, ces antiques raquette en scratch fluo à la main, leurs grands mouvements d’épaules. Les femmes étaient étendues sur la plage, discutaient, paisibles, en surveillant la meute. Il était le seul à n’avoir pas amené de maillot de bain, délibérément, par fierté d’être pour toujours celui qui ne se baignait pas. Il détestait son corps, ses rondeurs molles, sa pilosité brune, éparse et rare, quelques poils drus et épais trop nombreux et trop noirs sur la blancheur de sa peau. Il se sentit ridicule. Immédiatement, il s’agenouilla. Son souffle fut coupé un instant du choc de température, l’eau glaciale qui immergeait son ventre mou et fragile, le pincement de ses tétons soudain raidis. Pour se réchauffer, il tenta quelques mouvements de crawl, maladroits, vers les bouées. Ne plus voir les autres, ne plus les entendre. Son cœur battait à tout rompre dans ses tympans, il ne l’écoutait pas. Quand il se sentit calmé, il reprit une posture verticale. L’eau désormais lui arrivait jusqu’aux épaules. Le coton du caleçon et de son t-shirt entravait ses mouvements, se gonflant et se dégonflant autour de ses membres échauffés, lui rappelant l’entrave agaçante des algues. Au moins, il avait mis son corps flasque et honteux à l’abri des regards. Rapidement, il se débarrassa de ses derniers vêtements, les abandonnant au même sort que son jean. Le courant gentillet se chargeait bien de les ramener à la rive. Cela n’avait plus grande importance.
Lointaines, les bouées s’étaient cependant sensiblement rapprochées. Il reprit son souffle, hésita un instant. Il n’avait jamais réussi à synchroniser son crawl, se rappelait la panique des cours de natation, au collège. Son corps ne restait jamais horizontal, ses battements de bras rageurs éclaboussaient alentour et rompaient l’harmonie de la ligne comme la nuit quand ses cauchemars ruinaient de plis et de sueur les draps lavés la veille. Il s’essoufflait vite, ne parvenait pas à caler sa respiration sur ses mouvements, cassait sa nuque à chercher la goulée d’air salvatrice, avançait à peine. Il avait tenté pourtant de se faire expliquer l’élégance paisible de la nage, observait, envieux, la noblesse des gestes de son père et de ses frères qui fendaient l’écume avec la précision de la lame ; c’était peine perdue, ça ne prenait pas. Ravalant son orgueil, il tenta quelques brasses. Loin des regards, il consentait à devenir crapaud, jambes flexibles prenant appui dans le liquide et se projetant loin, bras s’ouvrant à l’horizon. La ligne d’eau immergeait ses sourcils, et dans cette cachette liquide, il se sentait plus serein. Il avança ainsi vers la barque abandonnée, trouvant la synchronisation de ses gestes batraciens, trop loin désormais pour entendre les bruissements de la grève.
Tout était presque parfait ; il avait trouvé le souffle, le rythme, la tranquillité des gestes pour ne plus penser à rien, que la sensation de l’eau qui le portait et l’enveloppait, la rythmique rigoureuse de chacun de ses mouvements. Seule le gênait encore la gourmette portée depuis son baptême, autrefois. Il avait été si fier le jour où il l’avait reçue, soulagé aussi d’être confirmé de la famille, lui qui avait été si envieux de celles de ses grands-frères. Il la lustrait avec soin, et depuis l’adolescence, avait consciencieusement fait rajouter les maillons d’or accompagnant sa croissance au fur et à mesure de ses années. Il avait envié autrefois les chevalières que ces membres des grandes familles arboraient, s’était contenté d’un bracelet à son prénom, c’était quand même quelque chose, la preuve qu’il avait aussi des racines, une famille, qu’il n’était pas seul. Il pensa qu’il aurait dû penser à la laisser sur la plage, avec son écharpe et ses chaussettes, avant de partir nager ; il avait oublié. Sa mère lui aurait fait la leçon, lui rappelait combien cela coûtait cher. Sa mère non plus ne savait pas nager. Quand son père et ses frères s’élançaient dans le lac pour faire une course de papillon, elle frissonnait d’angoisse ; il restait assis avec elle, lui racontant l’école, s’inventant une vie de lycéen passionnante pour la distraire, d’un prénom tissant une légende, des aventures dignes des romans qu’il lisait, seul, en permanence. Elle l’écoutait, souriante, le regard inquiet fixé sur son mari et ses fils, répondant distraitement. Il aurait voulu l’arracher au souvenir de son petit frère, à elle, celui que la rivière avait pris quand il avait six ans, qu’elle avait surveillé jusqu’à ne plus le voir et être incapable d’aller le chercher. Et même si ses frères et son père savaient nager, et même si le lac était moins fourbe que la rivière et ses roches perfidement acérées sous ses tendres bouillonnements, il se souvenait des avertissements de sa mère, que l’eau prend les hommes sans prévenir et qu’il faut s’en méfier, une crampe, une hydrocution, un coup de fatigue. Il se dit qu’il devait être prudent, qu’il s’était emballé, et cessa ses mouvements de brasse. Il n’avait plus pied depuis quelque temps, même les algues avaient cessé de frôler ses chevilles. Il se mit sur le dos, fit la planche, quelque temps, afin d’être prudent et de se reposer. La gourmette était lourde, épaisse, sur son poignet. Contemplant la lueur du soleil perçant derrière un épais nuage, il jouait avec le fermoir du bracelet. Il sentit le déclic, un frôlement de serpent, et puis la légèreté. La gourmette coula parmi les hydres d’algues, perle ou trésor de pirate englouti parmi les sédiments.
Il avait atteint la dernière bouée de la zone baignable. Il se surprit d’être parvenu jusque là. Autrefois, sur la rive, il avait rêvé avec sa compagne : un jour, ils auraient retrouvé assez de force physique pour nager jusque là. Elle non plus n’aimait pas vraiment l’eau, elle aussi était devenue frileuse. C’était l’un des effets secondaires de ses médicaments. Il y avait eu la perte de ses cheveux, de ses sourcils ; il y avait eu les kilos qu’elle avait pris par dizaines. Ils avaient traversé ensemble la peur, les salles blanches de l’hôpital, les vomissements et le dégoût. Ils avaient vacillé devant le médecin, il avait senti le linoléum s’ouvrir sous sa chaise, mais il n’avait rien dit, il avait pris sa main, et ne l’avait plus lâchée. Ils avaient tenu ensemble des années. A cette époque, et peut-être par le mystère des pouvoirs de l’inconscient sur le corps, par l’amour inconditionnel qu’il lui portait et la promesse qu’ils traverseraient tout cela ensemble, il avait aussi pris du poids. C’était même à peu près la période où ses cheveux s’étaient faits plus fins, et plus rares. Il avait tenu sa promesse. Au bout de plusieurs années de lutte, le mot de “rémission” avait été prononcé. Il avait fallu réapprendre à vivre après cela. Elle y était très bien arrivée. Jamais il ne l’avait vue aussi affamée d’existence ; elle s’était mise au triathlon, à la danse, ses kilos avaient fondu, son port était devenu altier, et une nouvelle chevelure douce et flamboyante avait repoussé de son crâne d’oisillon, plus envoûtante encore que le jour où il était tombé amoureux d’elle. Désormais elle sortait, ne voulant rien manquer des vendredis-salsa, des samedi-copines, des dimanche-compétition. Alors il passait ses week-ends dans un silence tranquille, cuisinant pour tromper l’attente, avant qu’elle ne revienne, ragaillardie, se mettant à table joyeuse comme une petite fille, lui racontant ses innombrables péripéties, égrenant un chapelet interminable de noms inconnus plus convaincant encore que les récits fantasmés qu’il faisait autrefois à sa mère. Mais elle ne lisait pas de romans d’aventure, ni rien d’autre d’ailleurs : il avait bien essayé de choisir, soigneusement, un récit qui pourrait lui plaire ; il la retrouvait, le soir, ronflant légèrement contre l’oreiller, les lunettes encore sur son nez et la lampe de chevet toujours allumée, et le livre sur ses genoux, entrouvert aux premières pages. Il récupérait alors, délicatement, le livre, les lunettes, qu’il posait sur la table. Tendrement, il la guidait, profitant de son demi-sommeil pour l’allonger correctement et la border avant d’éteindre la lumière, amoureux toujours de cette femme qui avait traversé les limbes et en était revenue, si proche et si lointaine dans le moelleux des rêves. La litanie des prénoms, cependant, s’était lentement tarie autour des dîners. D’ailleurs, elle rentrait de plus en plus tard, et il laissait de plus en plus souvent son assiette au frigo, avec un petit mot doux, trop fatigué désormais pour l’attendre. Et finalement elle n’était plus revenue. Le courrier du notaire, depuis plusieurs semaines, attendait sur son bureau qu’enfin il se décide à le signer. Il le contemplait, figé en statue de sel, sans plus oser y toucher. Ses amis étaient venus le chercher pour lui proposer une sortie au lac, lui changer les idées. Il s’était laissé trainer dans leur tourbillon de discussions légères et lointaines. Ils avaient encore oublié qu’il ne se baignait pas. Il se retourna vers la grève, leurs têtes pas plus grosses désormais que des épingles de couture. Ils l’avaient oublié. Son alliance glissa, rejoignant dans les sables la gourmette.
Bien loin de la dernière bouée désormais, il fut pris d’une quinte de toux qui l’obligea à interrompre sa nage. Son corps était secoué de soubresauts, tant bien que mal il pédalait pour garder le menton au-dessus de la ligne de flottaison. Les spasmes le tinrent quelques minutes, ou bien des heures, et ses poumons comme sa gorge brûlaient de toutes les cigarettes qu’il avait fumées autrefois, à l’hôpital, se cachant d’elle, d’abord, et de plus en plus en attendant la fin de ses séances. Il avait de l’eau par la bouche, les narines, peinant à reprendre son souffle, puis expectorant des glaires goudronneuses, dont les filaments verdâtres coulaient se confondre dans les algues. L’eau froide soudain semblait s’immiscer dans tous ses pores, son souffle devenait erratique, il crut que c’était la fin et repensa à sa mère, son oncle noyé, les mots de sa nourrice. Il avait trop tenté l’eau et la mort, et elles venaient pour lui désormais.
Il ne se noya pas. Abandonnant son corps à sa houle, il s’était de nouveau allongé en planche, tout concentré à se maintenir flottant malgré les secousses. Il avait fermé les yeux, et fixé toute son attention sur chaque cellule de sa peau, chaque alvéole de ses poumons, attentif au moindre tremblement, se répétant qu’il ne craignait plus la tempête, qu’il deviendrait la tempête. Le ciel s’assombrit. Il ne le remarqua pas. Il n’y avait plus de rivage, plus d’amis, plus de barque, plus de bouée. Il n’y avait plus de haut, plus de bas, plus de Nord, de Sud, de boussole, plus rien que l’eau contre lui, en lui, et les palpitations de chaque atome de son être. Il n’y avait plus de temps. Les spasmes s’espacèrent. De son épiderme semblaient se décoller des squames de goudron brûlé, de chagrin et de mauvaises habitudes. Il se surprit à respirer. Une odeur fraîche et nouvelle naissait du contact de sa peau et de l’eau. Il était propre, les poumons amples, il était vivant.
La barque l’attendait toujours, plus très loin désormais. Il se retourna sur le ventre, glissa son front dans l’eau, et repris sa nage, ne prêtant aucune intention à la mue de reptile sèche et granuleuse, se gonflant et se dégonflant, méduse archaïque s’éloignant dans son sillage.
Ses muscles désormais étaient chauds, dans une tension agréable. Il se sentait encore lourd encore, ralenti par sa chair, la graisse de son ventre, ses fesses, ses cuisses, complexe de gamin qui n’avait fait qu’enfler au fil des années. Il battit des bras et des jambes de plus belle. La lune gibbeuse miroitait sur le lac, grandissait l’ombre de la barque pour en faire un formidable navire. Il sentait les bourrelets de sa honte lutter contre la vague, freiner son avancée. Il n’y tenait plus tellement. Voilà plusieurs heures qu’il avait oublié le froid, ses réserves de graisse lui devenant totalement inutiles. Il y renonça. Il sentit l’épaisseur de ces chairs protectrices, accumulées pour une hibernation de toute une vie, se décrocher gentiment de ses membres. Ses rides se décollèrent, et comme des cils sur une joue, vinrent glisser sur les flots, légères comme des pétales de fleurs. Lourd, son manteau adipeux coula dans les ténèbres, révélant une toison brune épaisse et soyeuse. L’eau ne résistait plus ; elle glissait sur ses muscles enveloppés de fourrure. La brasse devenait plus simple, peu à peu il renonçait aux mouvements trop amples, qui brisaient sa vitesse, sentant qu’une simple ondulation de ses hanches suffisait à le propulser plus loin. Il avait habitué son souffle à l’apnée, et sentit bientôt qu’il pouvait plonger bien plus longuement qu’il ne s’en croyait capable. Il appartenait au lac désormais ; il en avait compris les remous, la vie secrète, les goûts et les odeurs. Il devinait le plus imperceptible des mouvements dans ses follicules pileux, sentant toutes les vies, de l’anguille à la crevette, jusqu’au bout de ses moustaches. Il s’amusa ainsi à plonger et mesurer la distance qu’il parcourait en glissant sous la surface, rapide et libre, heureux comme un enfant.
Quand il releva la tête, la barque avait disparu. Il eut un mouvement d’inquiétude, s’interrompit, se retourna. Elle était toujours amarrée à la bouée, immobile depuis plus de quarante ans déjà. Ivre de vitesse, il ne s’était même pas rendu compte qu’il l’avait dépassé. Il rit. Elle semblait plus petite désormais, pas si impressionnante, un peu vermoulue. Il contempla ses rames, lourdes, incrustées de coques, se dit qu’il n’irait pas bien loin avec cela. Il ne pouvait, finalement, compter que sur lui même.
Il haussa les épaules, tourna le dos à la barque, sourit. Ça avait été plus facile qu’il ne le croyait. Il n’avait plus de honte, plus de chagrin, plus de colère, et il n’avait plus froid. Les reflets de la lune toujours l’appelaient vers l’immensité du lac. Il reprit tranquillement son souffle, et replongea. L’eau, facile, amicale, glissait paisiblement sur son museau et ses nageoires.
Les Fenêtres sont une série de textes inspirés de scènes croisées dans la vie réelle, attrapées au vol dans l'intimité d'inconnus, autour desquelles je brode une courte histoire.
Ça lui tombe dessus sans prévenir.
Cette fois, c’est un rayon de soleil posé sur un objet qui lui appartenait qui l’a réveillé.
Le besoin de prendre l’air est pressant, vital. Elle sort sur le balcon.
Il fait froid mais elle s’en fiche.
Ses doigts naviguent de façon automatique sur l’écran du portable.
Ils connaissent le chemin vers les dernières photos qu’elle a de lui.
Les larmes coulent.
Elle embrasse l’image, le seul fragment de lui qu’elle peut encore toucher.
Il a des rêves plein la tête, une imagination débordante. Il voudrait faire plein de projets, fabriquer des trucs en pagaille, voyager, rencontrer, inventer et rêver. Il aimerait rêver à deux, parce qu’“Un rêve dont vous rêvez seul n’est qu’un rêve, un rêve que vous rêvez ensemble est la réalité”, comme disait Yoko Ono. Humain, il l’est comme tout le monde, il a besoin d’étreintes, d’une oreille tendre à qui susurrer ses idées les plus farfelues dans le creux de la nuit, et qui lui réponde : “mais alors, qu’est-ce qu’on attend ?”.
Sa maison, il l’a construite pratiquement tout seul. Il a appris de ses mains à mesurer, raboter, scier, percer, clouer, fixer ; il connaît désormais les essences des bois et quand un meuble nouveau lui plaît, il part acheter des planches, des clous, des vis et des équerres, et il s’y met. Il est si fier de ses choix, du marbre dans la douche au canapé blanc, auquel il tient tant qu’il demande à ce qu’on étende un plaid si l’on veut s’y asseoir avec un pantalon noir. Il s’agite, sans cesse, il s’active ; il s’épuise, conséquemment.
Il l’a invitée dans ses rêves. Il lui a demandé de l’aider. Il s’agissait juste de couper quelques légumes, pendant qu’il s’occupait de faire cuire quelque viande, à côté. Elle a fait comme elle faisait d’habitude, chez elle, saisi le couteau, les légumes, qu’elle a soigneusement lavés, déposés sur le plan de travail, avant de les hacher, fin, en une jolie julienne. Il a réalisé trop tard. Ce plan de travail, ces planches brillantes, vernis, superbes, des heures de travail, ruinées par les lacérations.
Il s’est mis en colère. Il a pesté contre son inconséquence, son manque de considération, était-elle idiote ou faisait-elle exprès ? Dans sa tête, dans la rage, il n’y a rien de clair. Ça le fait chier, il démonte rageusement planche après planche le plan de travail, ponce, efface les stries assassines, la cuisine est en vrac, de la sciure partout, il est tard, ça lui prend des heures, il n’a pas mangé, et rongée de culpabilité et de maladresse elle ne peut rien faire pour apaiser sa rage. C’est la goutte d’eau, c’est trop, tous ses projets à lui qu’on ruine parce qu’on ne l’aide pas, il est tout seul, c’est quand même pas compliqué, être aidé sans se faire saloper son travail, bref, la colère rouge, la fatigue, la lassitude, le renoncement.
Elle ne pourra rien faire contre cette colère. Les excuses sont un minimum, mais il faut attendre que ça se tasse. Peut-être verra-t-il, plus tard, qu’elle savait couper une julienne de légumes comme personne. Peut-être verra-t-il, plus tard, qu’elle est certes maladroite, qu’elle ne correspond pas à la complice parfaite qu’il avait tant imaginée et qui, dans ses rêves, pense à protéger les surfaces, mais qu’elle a tant d’autres qualités sublimes auxquelles il n’aurait pas pensé, et qui pourtant miraculeusement fleurissent son quotidien, au prix de quelques éraflures sur son plan de travail. Peut-être, un jour, se dira-t-il que ces éraflures, qu’il aurait pu laisser apparentes, le temps d’en avoir assez pour refaire son plan de travail, étaient comme l’empreinte maladroite d’une véritable histoire d’amour.
Autrefois, je m’acharnais à dire que lorsqu’on aime quelqu’un, on ne doit pas chercher à le changer. Je pense souvent également à l’une des plus belles phrases d’amour que j’ai lues, dans Les Enténébrés de Sarah Chiche, qui dit : “je t’aime pour tout ce que tu es et tout ce que tu vas devenir”, parce que c’est un acte de foi véritable de croire dans celui que le temps inévitablement changera, et peut-être éloignera de nous, une marque de confiance splendide dans le potentiel de l’être aimé.
Aujourd’hui, je crois - et peut-être demain changerai-je d’avis, puisqu’il n’y a que les cons, etc. - que la véritable rencontre, amoureuse, amicale, inévitablement nous changera, nous marquera, stries maladroites dans notre plan de travail. Charles Pépin, dans son essai de philosophie La Rencontre, explique patiemment pourquoi toute rencontre n’est pas décidée par le hasard ou le destin, mais préparée par notre ouverture inconsciente à l’autre. Mais pour qu’il y ait rencontre, il faut être en paix, je crois, avec l’idée que le joli salon bien rangé de notre âme sera débordé du joli foutoir maladroit de l’autre. Nos plus belles rencontres ne nous ont-elles pas, tous, joliment débordé·e·s ?
Elle a une façon bien à elle d’éviter la rencontre : en percutant.
Sans transitions, une nonchalance adolescente poussée à son paroxysme.
La fuite ça l’a toujours sauvée, et elle n’a personne pour l’encourager à faire autrement. Livrée à elle même.
Elle ne sait pas attraper la main tendue car elle n’en a jamais vues auparavant.
Alors elle est souvent absente. Comme l’affirmation silencieuse de ce qu’elle ne peut pas venir exprimer.
Quand elle est là elle s’expose, mais interdit d’essayer de la lire. Elle donne tout à voir mais ne peut rien en dire. Peut être que la meilleure façon de se cacher c’est d’être vue.
Protégée par une carapace d’agressivité qu’elle n’arrive même plus à identifier comme telle, elle ne voit pas ce qu’elle renvoie à l’autre.
Seule compte la défense si la fuite n’est pas possible. L’attaque, c’est une question de survie. C’est le chemin qui l’a menée jusque là.
Animal sauvage, impossible à apprivoiser sans consentement.
Aux adultes elle ne le donne pas facilement. Elle se méfie de toutes les tentatives d’approche. Prend la bienveillance pour une ruse. Pour elle ça a toujours été le début de la manipulation.
Aux autres jeunes elle l’accorde pourtant presque sans concession, ce qui rajoute parfois des embûches sur un chemin déjà bien cabossé.
Ça l’empêche d’avancer et de construire, l’embourbe dans une vie dont elle a marre de se contenter, de laquelle elle ne sait plus comment se dégager.
Elle a encore trop peur de fragiliser la forteresse qui la tient jusqu’à maintenant. Peur qu’elle s’écroule, sans la conviction que quelqu’un restera près d’elle pour réarranger les morceaux.
Je me réveille
L’œil sur les réseaux sans même y penser
Parfois, apparaît dans mon fil l’horreur du monde
Effraction
Balancée au milieu de mon petit dej
Sans demander la permission
Je scrolle avec urgence
Je ne suis pas toujours prête à la supporter
Même si je sais qu’elle existe
Même si je sais qu’elle est à ma porte
Colère
Le savoir et le voir, ça fait toujours une différence
Je ne sais pas comment combattre
Fuite virtuelle
Au moins quelques instants
Besoin de futilité
Tenter d’équilibrer le monde
Tenter de contrebalancer
Autant que possible
Je choisis les moments où j’ouvre les yeux
Pour me préserver un peu
Impuissance
Certains n’ont pas ce luxe
On ne peut pas scroller dans la vraie vie
Heureusement que les mimosas et les magnolias continuent de fleurir au milieu de l’hiver
Les Fenêtres sont une série de textes inspirés de scènes croisées dans la vie réelle, attrapées au vol dans l'intimité d'inconnus, autour desquelles je brode une courte histoire.
Il est emmitouflé dans sa parka pour se protéger du vent glacial qui balaye les abords de la piste cyclable.
Ses cheveux longs et gris volent en bataille, maltraités par les bourrasques malgré le bonnet qu’il a vissé sur sa tête.
Il tente tant bien que mal de protéger le bouquet qu’il tient dans ses mains tout en scrutant les cyclistes qui passent.
Les roses y ont quand même perdu quelques pétales, qui s’envolent autour des passants comme de petits morceaux d’amour qui se distribuent au hasard.
Il ne veut pas la manquer.
Il ne veut pas qu’elle le manque.
Elle ne devrait pas tarder à apparaître sur le chemin qu’elle prend chaque soir pour rentrer du travail.
C’est leur 30ième Saint-Valentin, il veut la surprendre pour marquer le coup.
La semaine dernière, prenant mon courage à deux mains, je suis allée, pour la première fois, visiter une asso de pair-aidance pour adultes autistes sans déficience intellectuelle. Le concept, c’est un local, des adhérents, des activités diverses et variées : couture, théâtre, chorale, philo, et des groupes de parole. Ça m’avait pris plusieurs mois à me décider, entre la prise de contact avec l’asso et la première visite, parce que : la timidité, le syndrome de l’imposteur, la procrastination les aléas de la vie, tout ça à la fois. Finalement j’ai débarqué dans cette petite salle pas chauffée, ou pas assez, on était de tous les âges, tous les sexes, de la négligence vestimentaire aux outfits improbables et extrêmement travaillés, et divers supports de réassurance pour parler : un chien aidant, des coloriages, moi je faisais des origamis en écoutant. J’aurais voulu aussi pouvoir tirer des fils rouges des yeux de chacun à l’endroit où ils se posaient pour penser en parlant tant nous ne soutenons pas les regards, tous, ça aurait fait une scène de film d’action, l’expert balistique qui retrace le parcours des balles, ou le complexe motif des lasers qui protège le coffre-fort dans un film d’espionnage.
Il y a quelques mois, alors que mon diagnostic venait d’être posé, je l’ai révélé à une vague connaissance assise face à moi, qui, en toute naïveté, m’a dit : “pourtant tu me regardes dans les yeux”, et je crois que l’idée reçue du regard fuyant sur le TSA manque profondément de nuance. Tous dans l’asso à certains moments étaient capables de regarder dans les yeux, juste, pas longtemps, en allers-retours, tes yeux quelques instants puis le regard oblique, je maintiens le contact en pointillés. Mais le regard droit dans les yeux qu’on soutient, moi j’en suis bien souvent incapable : si je ne connais pas la personne, ou si le sujet m’émeut, ou me demande de la concentration, je regarderai ailleurs, sinon j’ai l’impression d’un trou noir qui m’aspire et éteint mon cerveau. Je me souviens d’ailleurs avoir dit cela lors d’une de mes premières séances avec un psy, en face à face, j’étais dans le fauteuil, on parlait, je lui ai dit : “excusez-moi je ne peux pas vous regarder pendant que je parle” et il m’avait demandé pourquoi, est-ce qu’il y avait une explication, un truc rationnel, simple, mais je n’en avais pas. Sauf cela : je ne peux pas parler en fixant quelqu’un, je ne peux pas. J’adore me poser dans un café avec un·e ami·e pour déblatérer pendant des heures, et ce que je préfère c’est quand iel s’assied non pas en face, mais à côté de moi. Là on peut croiser le regard de temps en temps, mais parcourir le fil de la pensée en regardant au loin. Ce n’est pas tant regarder dans les yeux quelques secondes qui est un problème, c’est fixer le même regard trop longtemps. Je me souviens l’avoir fait une fois pour un exercice de théâtre, mon partenaire de jeu, je ne le connaissais pas, et le trouble qui m’a envahie a duré des jours après, l’impression d’avoir joué une partition d’une intimité ahurissante, c’était comme si on avait fait l’amour et qu’on n’en avait plus jamais reparlé - mais c’est peut-être un sentiment que tout le monde éprouve, je ne sais pas.
Toujours est-il que dans ce groupe de parole, bien sûr qu’on a croisé les regards, souvent, en effleurements de plume, mais on aurait pu tracer les lignes balistiques persistantes de nos yeux posés là où ils peuvent penser librement.
D’abord le premier truc qui m’a frappée c’est cette récurrence de la remarque suivante : “j’ai été diagnostiqué il y a x mois/années, mais j’ai toujours du mal à croire au diagnostic”. Si cette phrase me frappe c’est que le discours dominant sur les TSA actuellement c’est : “tout le monde veut être TSA et s’autodiagnostique”. Or là, dans cette asso de gens qui ont été validés scientifiquement, tout le monde doute encore. Ça fait partie du packaging, mais je constate le hiatus entre la croyance que les gens diagnostiqués autistes cherchent à se faire remarquer / obtenir des aides / blablabla et la réalité qu’eux-mêmes n’y croient pas. Moi aussi je doute, profondément, et cherchant du réconfort, de la solidarité avec des gens qui ont un peu d’avance sur moi, je me rends compte que mes doutes sont les mêmes que ceux des autres. En somme : ne nous accusez pas de faire les divas, nous sommes les premi·è·r·e·s à nous remettre en question.
D’ailleurs l’essentiel de la séance s’est porté sur les quiproquos et difficultés de communication que l’on rencontrait, les blessures involontaires que nos paroles infligeaient aux gens, comprendre ce qui blesse, et ajuster, transformer notre discours. Deux heures à travailler sur la façon d’arrondir nos angles. Là encore, à l’idée reçue que les autistes pourraient en fait chercher des privilèges, se retrouveraient entre eux pour renforcer leur croyance de leur différence, je réponds : deux heures d’efforts pour nous réformer et mieux fonctionner dans le monde. J’ai relevé à un moment qu’on ne parlait que du langage verbal, et qu’on avait aussi des soucis avec le non-verbal - cette histoire de regard, par exemple. Moi j’ai tendance à froncer les sourcils tout le temps parce que je réfléchis, mes premières rides c’est le souci sur mon front, et régulièrement ceux qui ne me connaissent pas me trouvent l’air hautain, glacial, méprisant, alors que dans ma tête c’est le pays des bisounours - plus je suis intéressée par quelqu’un que je viens de rencontrer, plus je l’écoute attentivement, et plus mon front se ride sans que j’en aie conscience. Bref, j’expliquais qu’il y a une attention à porter au verbal mais aussi au non-verbal et que si je n’ai pas conscience des expressions de mon visage c’est l’enfer, et on m’a suggéré de verbaliser immédiatement cette particularité pour mettre l’autre à l’aise. Tu imagines ? “Bonjour, comment tu t’appelles ? Sache que si j’ai l’air froid c’est que je suis très concentrée parce que tu m’intéresses, ne te méprends pas sur mes expressions.” Déjà que le souci des autistes c’est souvent d’être trop direct et abrupt, là en termes de franchise on se pose sur un départ de conversation très improbable.
Dire, ne pas dire. J’ai des pin’s “neuroatypique” que j’aime mais que je n’ai jamais arborés. Lors d’un festival musical génial, il y avait un stand autisme, et on m’a proposé de m’acheter un sweat-shirt “je suis autiste, pas bizarre” écrit en gros dans le dos ; je rigolais en disant que comme ça personne n’irait me bousculer ou se coller à moi comme un connard, et puis en fait je suis vraisemblablement autiste, et assurément bizarre. Mais est-ce une bonne idée de se revendiquer comme ça du handicap invisible ? Certes, cela permet de tout de suite d’échapper aux malentendus, de rassurer l’auditoire. En même temps je n’ai pas envie d’être essentialisée dans ce handicap, l’autisme ne définit pas à lui seul mon identité. En plus, à l’époque, j’étais en pleine démarche diagnostique, il y avait des suspicions mais pas de certitude. Me revendiquer autiste sans certitude, c’était 1) prendre le risque de m’approprier un handicap qui n’était pas le mien ; 2) m’instituer de facto en experte d’un trouble que je découvrais, et risquer de devoir faire de la pédagogie dans un moment où je voulais juste me détendre ; 3) risquer que toutes les rencontres que j’allais faire seraient filtrées par cette dimension de ma personnalité, que je sois vue comme “la fille autiste” et que cela se substitue à tous les traits de ma personnalité qui me sont propres ; 4) prendre le risque des comportements désagréables de gens mal informés voire agressifs. Ils existent, ces gens qui, malheureux dans leur existence, en veulent à ceux qu’ils croient privilégiés ; tous ceux qui disent “oui mais moi aussi je ressens cela et pourtant je le supporte sans réclamer d’aides”.
“Fais un effort”, je ne sais pas combien de fois j’ai entendu cela, à tel point que la phrase est gravée dans ma tête et que ma conscience sans arrêt me flagelle et me hurle de faire un effort, je n’ai plus besoin de personne pour me surveiller. “Ton diagnostic n’est pas un chèque en blanc pour te comporter comme une connasse”. Je repense à cette scène : j’avais accompagné quelqu’un qui m’était cher dans un événement mondain dans lequel je ne connaissais personne. J’avais envie d’être là. C’était l’été, je m’étais habillée trop légèrement et la nuit tombait, je commençais à avoir froid. Engager la discussion avec des inconnus m’est difficile, je suis trop franche, maladroite, j’essaie d’avoir des outils, par exemple, tirer les cartes de tarot c’est un super brise-glace, mais là je ne les avais pas prises. D’abord il y a eu cette projection que l’on regardait tous, et puis après verres et petits fours, la foule s’est ruée sur le bar, moi, je finissais le rang d’un projet de tricot commencé, ça me laissait le temps d’absorber le changement d’ambiance, le lieu, de m’adapter en canalisant mon stress sur quelques gestes répétitifs. J’étais contente d’être là, je voulais être là, mais celui que j’accompagnais s’est énervé de ce que mon tricot me donnait l’air asociale, je devais avoir les rides de la concentration de surcroit. Tout n’est pas noir ou blanc, tout n’est pas binaire : il y a des lieux où l’on veut être, mais qui nous demandent quelques aménagements, ce n’est pas pour faire chier. Je pense à cette jeune femme qui a choisi d’aller dans une fête avec foule parce que le spectacle en valait la chandelle, mais qui s’est retrouvée piégée dans une crise d’angoisse parce que les stimuli extérieurs étaient trop intenses. Je repense à l’héroïne du film Différente qui est heureuse de pouvoir assister à un concert dans un bar avec un casque réducteur de bruit, et qui se fait allumer par le chanteur qui lui reproche d’écouter autre chose, d’avoir l’air méprisante. On tâtonne on galère, on cherche l’ajustement parfait pour pouvoir vivre en société car on le souhaite, et l’incompréhension du monde alentour est parfois douloureuse. J’ai dit lors du groupe de parole que parfois je me décourageais, que je me disais que j’allais désormais me replier et ne fréquenter que d’autres autistes, parce que c’était trop dur, trop fatigant, de fréquenter les allistes, trop de jugements, trop de maladresses, trop de gens qu’on blesse sans le vouloir ; mais c’était un cri de frustration auquel je ne crois pas. Car tous, dans ce groupe de parole, ne cherchions qu’une seule chose : comment s’intégrer au monde ? Je ne veux pas me replier.
Et puis j’en reviens au doute, au syndrome de l’imposture. J’ai eu rendez-vous chez une psychiatre il y a deux semaines, que je n’avais jamais rencontrée. Elle m’a demandé pourquoi j’étais là, je lui ai fait mon petit monologue de présentation rapide. Je lui avais envoyé au préalable le détail de mon bilan neuro-psychologique avec tous les tests sur le TSA et mes scores associés, et un historique en deux pages de mon parcours psy jusqu’ici. Elle ne les avait pas lus : “vu tous les patients qui prennent rendez-vous mais ne viennent pas, je ne lis plus les dossiers en avance”. Deux minutes, c’est ce qu’il lui a fallu pour dire qu’au vu de ma façon de m’exprimer, je n’étais pas autiste selon elle. Des mois de travail, des heures de tests divers et variés, des entretiens avec mes proches et moi, des questionnaires remplis par les proches, tout cela sur des tests validés par une communauté scientifique de neuro-psychologues, tout cela balayé en deux minutes par une psychiatre d’obédience psychanalytique - j’avais relevé le divan dans sa salle de consultation et lui avais fait remarquer - déclarant : “selon moi, vous n’êtes pas autiste ; ou alors, l’autisme est secondaire, vous avez surtout du stress post-traumatique”. De toutes façons, j’étais un cas demandant un suivi trop lourd, qu’elle n’avait pas le temps pour m’accorder. Merci Madame, au revoir.
Dans mon sac, il y avait Sortir de la maison hantée de Pauline Chanu, j’ai eu envie de le déposer sur son bureau. Parce que, j’en parlais l’autre jour, Pauline Chanu montre bien comment le diagnostic d’hystérie vient recouvrir toutes les souffrances psychiques féminines, et derrière hystérie / borderline / histrionisme, il y a le soupçon d’une manipulation, d’un jeu d’acteur. Je m’exprime bien, très bien même : la littérature est ma passion depuis que mes parents me racontaient des histoires, enfant. C’est ma formation, mon oxygène, je lis, j’écris. Et je rationalise. Ceci lui a suffi pour penser que je n’étais pas autiste, comme si mon apparente aisance orale n’était pas composée, un mécanisme très élaboré de défense face au monde, une façon d’y exister. J’aurais voulu lui dire que le concept de l’autisme détecté à l’âge adulte c’est que l’individu a appris à masquer au point de duper tout son monde, lui y compris ; que son intelligence et ses intérêts spécifiques - moi la littérature - lui ont permis de développer ces outils, et que si mon autisme était plus évident, j’aurais été diagnostiquée bien plus tôt. Que c’est précisément mon expertise langagière, pas toujours adaptée au contexte, qui trahit mon décalage.
Et le trauma, le trauma… Une étude française de 2022 montre que chez les femmes autistes, le taux de victimation en termes de violences sexuelles est de 90%. Derrière ce pourcentage hallucinant, il y a une évidence : oui, une femme autiste est très souvent une femme traumatisée ; mais il n’y a pas d’ “autisme secondaire” qui viendrait se développer sur les racines d’un trauma, c’est l’inverse plutôt qui se produit, l’autisme produit une vulnérabilité particulière aux agressions qui sont plus fréquentes. Nier la possibilité de l’autisme d’une femme en le remplaçant par un stress post-traumatique ou un trauma complexe, c’est ne s’occuper que d’une partie du problème, c’est cacher la forêt par un arbre, inverser l’ordre de la poule et de l’œuf. Alors qu’on ne devrait pas étudier l’autisme ou le trauma, mais les deux, mon capitaine.
Je me suis souvenu de tous ces témoignages de femmes ayant porté plainte pour viol, et qui, lors de l’expertise psychiatrique, se sont entendu dire, soit qu’elles étaient trop expressives dans leurs émotions pour que ce soit vrai et que donc elles surjouaient et mentaient, soit qu’elles étaient trop froides et analytiques ce qui trahissait qu’il n’y avait pas eu de réelle agression puisqu’elles ne semblaient pas blessées (ce qui revient à nier le phénomène de dépersonnalisation pourtant bien documenté). Face à cette psychiatre, j’ai ressenti quelque chose de très similaire : mon discours était trop mesuré, construit, pour être crédible. Plus j’essaie d’avoir une parole efficace pour pouvoir avancer, moins cela fonctionne, faudrait-il que je me frappe la tête contre les murs pour “faire autiste” et que l’on me prenne au sérieux ?
Il n’empêche que ça m’a minée, cette histoire. J’ai douté. J’ai baissé les bras. Il est terrible, le temps long médical, les attentes administratives, les doutes. Quand j’ai raconté tout cela à mon psychologue, il m’a juste dit qu’il était désolé, et à titre personnel en colère, tant tout cela arrivait souvent. Au groupe de parole, ils disaient qu’il fallait s’armer de patience. Il n’y a plus beaucoup de psychiatres qui prennent en consultation, ils ne sont pas tous formés, et on mange ses dents régulièrement.
Je ne pensais pas écrire ce billet de blog. J’avais plutôt envie de laisser ma pensée filer comme d’habitude dans mes intérêts spécifiques et ma tendance à faire des liens improbables, parler d’écoféminisme, d’ésotérisme, de magie, de poésie, de sorcières, du Premier Contact de Denis Villeneuve, de pensée circulaire ou linéaire, des enjeux sociaux de la culture, du bon dosage d’érudition et de simplicité pour se faire comprendre, de complexité, de Starhawk et d’Emma Goldman, de solar-punk et de Becky Chambers… La dernière fois que j’avais écrit sur l’autisme, j’avais volontairement omis ce mot, ce diagnostic, le remplaçant par le concept d’androïde, pour éviter de pathologiser, pour faire ressentir le décalage, pour ne pas m’enfermer dans ce handicap qui fige les identités autant qu’il explique.
Et puis je me suis souvenu que parfois les gens ont besoin de clarté, ce que j’ai beaucoup de mal à atteindre. Que parfois les gens ont besoin que l’on nomme les choses. Que souvent on me demande ce que je fais, qu’on trouve que je suis inactive depuis longtemps, que ça n’avance pas. On me reproche de ne pas faire d’efforts, ou alors je me le reproche à moi-même. J’ai aussi réalisé avec une certaine amertume combien mes textes ont plus d’écho quand ils nomment précisément les choses.
L’autre jour je suis allé en groupe de parole. J’ai appris qu’on savait se regarder un peu dans les yeux. Que le temps de la médecine et de l’administratif était très long. Que le diagnostic posé n’était pas une sinécure. Que même avec toutes les validations du monde les adultes TSA doutaient encore d’eux. Qu’on passait notre temps, soit à remplir des dossiers, soit à essayer de comprendre comment fonctionnait le monde pour mieux s’y adapter. Qu’on était par définition maladroits, trop francs, trop abrupts, illisibles, mais qu’on essayait de s’améliorer. Que le quiproquo était notre quotidien. Que c’était épuisant, mais qu’on ne lâcherait pas.
S’il y a une bonne chose que le diagnostic m’a apporté, vrai ou faux, invalide ou pas, c’est que depuis lors, j’ai certes de bonnes grosses phases dépressives, comme avant, mais les idéations suicidaires, elles, m’ont complètement, et je crois, définitivement, quittée. J’ignorais que cela était possible, et putain, rien que pour ça, ça en valait le coup.
Ou l'on se demande si les imbéciles sont vraiment heureux
L’enseignante incite les étudiants à lire. Ce sont de jeunes adultes qui apprennent un métier. Rien ne les obligerait à développer une culture conséquente : ils ont choisi une voie qui leur demande de maîtriser quelques techniques. L’un des plus curieux de la promo ne parvient pas à nommer l’Inde, dont il pointe la corne du doigt sur la mappemonde. Il n’en aura pas besoin pour survivre, tant qu’il exécute, mais une étincelle persiste dans son regard. Tout doucement, elle souffle sur les braises d’un feu inutile, qui n’en finit pas de s’éteindre. Un jeune homme lève le doigt :
“Mais Madame, si nous lisons, comme vous dites, si nous nous intéressons, si nous nous questionnons, nous comprendrons l’horreur du monde et nous finirons malheureux.” Que répondre à cela ?
Il a raison, le jeune homme. Quand tu commences à lire, à t’enorgueillir de ta culture littéraire, même, tu comprends très très vite qu’une vie ne sera pas suffisante pour embrasser tout le savoir du monde. Voilà une petite frustration qui blesse les orgueils. La tâche, finalement, sera vaine ; travail de Sisyphe. Mais peut-être surtout que l’épiphanie est un foudroiement. Depuis l’aube de l’humanité les récits le racontent : le serpent qui empoisonne Adam et Eve avec le fruit de la connaissance ; Sémélé, la mère de Dionysos, demanda à voir Zeus dans toute sa majesté, et en fut consumée ; la tradition antique dit que les bègues ont le langage fracturé par la parole divine ; Prométhée enchaîné au rocher pour avoir apporté le feu aux hommes, le foie éternellement rongé par les rapaces. Et récemment encore, sur nos écrans, c’est Oppenheimer qui constate impuissant les conséquences terribles de sa découverte atomique ; ce sont les héros de Chernobyl qui partent contempler le cœur en fusion du réacteur, et ce regard porté les dévaste. Pandore est trop curieuse, elle ouvre la boîte. Polyeucte se convertit au christianisme, dut-il en être crucifié.
Et cependant, une fois qu’il est acquis, le savoir comme l’atome contamine. Il se répand, il fait tache d’huile.
Mon époux en mourant m’a laissé ses lumières ;
Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
M’a dessillé les yeux, et me les vient d’ouvrir.
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée :
De ce bienheureux sang tu me vois baptisée ;
Polyeucte, Corneille, V, 5, tirade de Pauline.
Les gens vont mal, cet hiver, les gens vont mal. On parlait de la santé mentale qui s’était abimée lors des confinements du Covid, pourtant j’ai l’impression que ce début 2026 est pire. Nous continuons, nous avançons coûte que coûte, comme si on avait le choix, pourtant je ne compte plus les ombres qui, au détour d’une conversation anodine, voilent les regards, font trembler les voix. Les récits aussi de tous ceux que l’ont connaît et qui pètent un câble : s’enivrent jusqu’à l’oubli, partent au bout du monde du jour au lendemain, baissent simplement les bras. Nous essayons pourtant de prendre de la distance, allumer moins les informations, se concentrer sur les choses les plus simples, attendre le retour des beaux jours. Ce qu’il faut de patience, et ce qu’il faut d’oubli. Et peut-être, le choix de l’ignorance : heureux les imbéciles. Peut-être le jeune homme avait-il raison. Peut-être qu’ouvrir les yeux est un poison.
Pourtant je crois que le savoir est une richesse plus précieuse que l’or ; une richesse, cependant, que d’autres s’accaparent, maintenant une inégalité des plus cruelles afin d’asseoir leur puissance. Les dossiers Epstein peu à peu sont publiés. On les caviarde. L’information est noyée dans un contenu si abondant que nul ne peut le connaître. On en lit quelques fragments, et voilà qu’on disjoncte : les noms qui sortent, ceux qui ne sortent pas ; les rumeurs les plus effroyables sur la barbarie humaine ; jeu de dévoilement / aveuglement pour noyer le poisson. Les dossiers irradient, toxiques comme le plutonium ; on peut en mourir, ou du moins en devenir fou.
Mais comme toujours dans ces histoires, la petite ritournelle continue : “on savait”. Qui est ce “on” que l’on ne parvient pas à saisir ? En linguistique, “on” c’est le pronom caméléon, celui de la rumeur, de la calomnie, insaisissable. “On”, ici, c’est le serpent caché dans la pénombre, et irradiant sa lumière aux yeux de tous, la lettre volée d’Edgar Allan Poe. “On” a du pouvoir, un nom connu dans un pays entier, un milieu entier, la planète entière, “on” est cinéaste, directeur d’une agence de mannequins, chef d’entreprise, homme politique, journaliste, et “on” a su et n’a rien dit, “on” a profité peut-être, nous ne savons pas. “On” sait, “on” s’est tu, pendant que nous ne nous doutions de rien. Savoir gardé plus jalousement que les bijoux et les fortunes.
Dans son essai Anthropologie de l’inceste : le berceau des dominations, Dorothée Dussy fait l’hypothèse suivante : le tabou n’existe pas pour interdire le crime ; il le favorise. La parole interdite, le silence est le milieu le plus fécond pour que les violences aient lieu. Quand elles seront dévoilées, leur récit sera si strident qu’il deviendra inaudible. Ainsi les familles contaminées par l’inceste s’entredéchirent le jour où un incesté prend la parole : il n’est pas cru, ou plutôt, on le croit mais on le hait de rompre le silence qui maintenait l’illusion d’une famille heureuse. On peut faire semblant de ne pas savoir qu’un proche est un bourreau ; mis face à l’évidence, une parole qui ne se tait pas, il n’y a plus de choix possible : il faut rompre et hurler, arracher le lien d’amour envers le bourreau pour protéger la victime, ou laisser croire qu’elle est folle, mythomane, menteuse, manipulatrice. Bien souvent, c’est la seconde option qui est choisie. Il ne s’agira pas ici de blâmer les membres de la famille qui choisissent le déni : il est peut-être la seule stratégie de survie possible face à l’insoutenable. Il ne s’agira pas non plus de leur pardonner. Expliquer n’est pas excuser.
Donc, les dossiers Epstein révèlent dans toute leur splendeur l’irradiation du savoir. Ceux qui savaient se sont bien gardés de dévoiler, pour se protéger ou pour profiter du pouvoir que ce savoir leur donnait. Quelle amputation de l’aire de l’empathie leur a-t-il fallu pratiquer pour tolérer l’intolérable ? Quelle dissociation, quel arrachement de leur humanité ? Toujours est-il qu’ils y sont parvenus - mais nous autres humains sommes capables d’empathie à géométrie variable : je vénère mon chat, mais je ne suis toujours pas végétarienne. Tout dépend de là où on place la fracture entre notre semblable et cellui qu’on dévitalise.
Et puis ils sortent, ces dossiers, boursoufflés de toutes les stratégies volontaires pour les rendre inaudibles, et de toutes les erreurs involontaires des lecteurs-censeurs qui, eux-mêmes se noyant, oublient de caviarder des visages de victimes - avant de crier à leur malfaisance, repensons aux modérateurs d’internet dévastés par l’horreur des contenus épouvantables qu’ils doivent cataloguer pour pouvoir les supprimer des réseaux. La sidération par l’épouvante est aussi une stratégie de contrôle du savoir : “on” paralyse la pensée en la saturant de ce qu’elle ne peut pas supporter.
Alors, faut-il lire au risque de se rendre malheureux ?
J’ignore quelle voie est la meilleure. Il paraît que je “pense trop”, et je constate combien cela m’épuise, physiquement, me paralyse, me désespère. Pourtant, choisir la voie inverse, l’ignorance consentie, entérine l’injustice et l’inégalité dans le monde. Si je ne sais pas, je ne pourrai pas dénoncer, même pas comprendre, l’injustice que je risque de subir. Je pense ici à telle jeune femme qui, après avoir subi une agression sexuelle, eut automatiquement les bons réflexes pour se défendre et porter plainte : parce que, indépendamment de sa propre sidération, de sa propre douleur, elle avait auparavant suffisamment fréquenté la pensée féministe pour connaître par cœur, mécaniquement presque, le protocole de défense qui lui redonnerait son agentivité. Ce savoir-là ne l’a pas protégée de la violence ; mais il lui a permis d’en contenir la dévastation.
Du courage à la bêtise, il n’y a qu’un seul pas. Il ne s’agit pas de courir au-devant du danger, dans la gueule du loup, pour dénoncer l’horreur ; s’infliger plus de connaissances épouvantables que notre cerveau peut en tolérer, c’est troquer la lucidité contre la décompensation psychotique, la fracture de l’âme : soit l’on débranche toute sa sensibilité au risque de devenir bourreau à son tour, soit l’on n’y survit plus. Mais nous pourrions, collectivement, tous, apprendre un petit peu plus, à notre mesure, nous cultiver davantage sans laisser le bénéfice du savoir à seuls ceux qui peuvent en profiter, pour mithridatiser notre esprit, nous prémunir de la démence ou de l’oubli. Apprendre les structures de domination, la construction des violences systémiques, le fonctionnement des stratégies de décrédibilisation.
Tant qu’elle demeurera aux mains d’un tout petit groupe, la culture et la connaissance seront des outils de violence ; elle doit être au contraire partagée entre tous pour que de l’horreur, collectivement, nous puissions espérer nous libérer.